Réflexions en creux, à propos de "Relever les défis de l’Education nouvelle"

Livre_du_LIEN_couverture-4-88d83
A la fin de la lecture du livre “Relever les défis de l’Education nouvelle ” du LIEN, 45 parcours d’avenir (Edition Chronique sociale), je suis rempli d’admiration pour ce travail, sa qualité, son originalité et sa diversité : multiples facettes qui, sans se heurter dans des débats stériles ou des positions antagonistes, arrivent à s’enrichir l’une l’autre, chacune apportant un vécu personnel unique, irremplaçable. Cela contribue à créer une sorte de kaléidoscope sonore et coloré.

Des questions sont soulevées, sans réponses, qui résonnent et continueront de susciter la réflexion.

Le livre prend le risque cependant d’être très vite daté, et je n’y trouve pas toutes les questions brûlantes du jour dans un monde qui s’accélère. Certes la tentation de l’école est parfois de rester en dehors du monde pour aider les apprenants à se construire à l’abri des blessures de la réalité trop envahissante. Le livre du Lien témoigne pourtant de ce paradoxe de l’école qui est d’intégrer le monde extérieur d’une façon non dangereuse, non perturbante pour les apprentissages, tout en permettant à ceux-ci de donner prise sur la réalité, sur la construction d’un monde plus juste, plus vivable, plus intériorisé ?
Nous y voilà !
Je vais donc me permettre une lecture en creux, en relevant deux thèmes absents du livre : un monde plus vivable, un monde plus intériorisé.
A part les deux textes très interpellants de Michel Huber et d’Anny Gleyroux-Ducom, je ne retrouve pas beaucoup la préoccupation écologique, l’urgence d’oeuvrer à la survie de la planète.
Comme pour venir très à propos ponctuer ma réflexion, vient de sortir un petit livre brûlant de Bernard Legros et Jean-Noël Delplanque : “L’enseignement face à l’urgence écologique”, préfacé par Serge Latouche, Editions Aden, septembre 2009.
Le plus simple est de citer quelque phrases qui traduisent précisément ma pensée.

“Alors que la mission fondamentale de l’Ecole est d’aider à comprendre le monde commun – humanité, système technique, nature et leurs relations mutuelles – pour ensuite avoir la possibilité d’agir positivement dans et avec le monde, les éducateurs, comme les autres agents sociaux, doivent aujourd’hui reconnaître un triple risque et une triple urgence : énergétique (épuisement des ressources naturelles en raison de leur surexploitation), climatique (dérèglements divers, dont le réchauffement) et écologique (…). Ces trois champs interagissant, on ne sait pas exactement lequel s’-écroulera le premier, entraînant les autres dans sa chute (…) Dans la petite communauté des lanceurs d’alerte, seul le moment de cet acmé catastrophique ne fait pas l’unanimité.”
“Dès lors, il s’agit moins de sauver la planète que sauver l’être humain de lui-même, de sa démesure, de son imprévoyance, et par la même occasion, sauver la civilisation qu’il a bâtie (du moins ses aspects positifs). Pour les enseignants, détourner le regard des incertitudes, édulcorer la situation ou pire, faire semblant de l’ignorer serait irresponsable (…)
Si la question environnementale est donc une question sociale, elle est ipso facto une question éducationnelle.
“Il est stupéfiant que certains enseignants continuent à entretenir chez leurs élèves des valeurs et illusions passées, en particulier celles des Trente Glorieuses, lorsque le travail, la consommation, la famille, la retraite et la sécurité sociale s’enroulaient les uns les autres dans un cercle vertueux, supposé infini. Qu’on le déplore ou non, ce monde-là a disparu. (…) A partir de maintenant, il est capital que les jeunes générations (mais pas seulement elles) puissent faire front à ce qui les attend inéluctablement (…)
“L’école et la société-monde sont engagées dans une course contre la montre qu’elles ne sont pas sûres de gagner. Comme il n’y a pas moyen de négocier avec l’écosystème, c’est donc avec elle-même que l’humanité devra passer un nouveau “contrat” social et écologique.” (pp. 37 à 41)

Une dernière citation me conduit à aborder le second thème.

“Depuis le siècle des Lumières, l’homme moderne avait destitué les dieux et pris leur place, et voilà que l’écosystème terrestre – appelé par certains “Gaïa” – s’impose comme une transcendance à ce Prométhée qui fantasme sur la maîtrise rationnelle du monde.”

Un autre thème, “soigneusement” (!) absent, est la dimension spirituelle de la construction de la personnalité, en ce compris le travail sur soi qui permet à l’enfant, à l’adolescent de répondre à ce besoin enfoui chez chacun “d’une plus grande connexion avec les autres, avec soi-même et avec les puissances de la nature, les possibilités de vibrer avec la vie” (John Robbins). Face à une grande solitude spirituelle, au sentiment partagé par beaucoup de personnes d’avoir peu d’importance, de compter pour si peu, et à la difficulté de trouver un sens à sa vie, une ouverture “spirituelle” ne fait-elle pas partie de l’éducation et de l’école ?

Je conçois certes fort bien combien ce sujet est délicat, et combien est nécessaire la prudence quand il s’agit d’aborder cette dimension dans une société laïque aussi pointue que la France, et dans un mouvement qui a été aussi proche historiquement du PCF…

Cependant, avoir pris ses distances avec la ou les religion(s) et s’en être affranchi afin de préserver la liberté individuelle et promouvoir l’émancipation de la société publique face à un pouvoir de pression religieux historiquement étouffant, et aujourd’hui encore oppressant et parfois nuisible (comme en Afrique par exemple), a souvent conduit à jeter “le bon grain avec l’ivraie”. Avoir évacué la dimension de la vie intérieure de la société et de l’école en particulier a conduit aux dérives matérialistes qui nous a mené à une crise de civilisation mondialisée (”l’immondialisation” selon le mot de Serge Latouche, dans la préface du livre cité plus haut).

Eric Geoffroy, ce grand connaisseur du soufisme, explique que ce sont les pays qui ont essayé d’éradiquer la mystique soufie présente et active dans la société, comme l’Algérie sous le Président Boumedienne, qui sont devenus plus que les autres la proie de l’islamisme radical et meurtrier. Et d’ajouter qu’à ses yeux l’intégrisme musulman constitue une évacuation de la dimension spirituelle tout autant que le rationnalisme matérialiste de la société moderne. (”L’islam sera spirituel ou ne sera plus”, Eric Geoffroy, 2009)

Rendre à la vie sociale et à l’éducation dans l’école cette dimension de vie intérieure et de connexion avec le monde vivant me semble être aussi important que l’émancipation solidaire. On pourrait peut-être même dire qu’elle est moteur d’émancipation, de conscientisation, et ouverture sur le “nouveau” paradigme (pas si nouveau que ça, mais seulement émergent aujourd’hui) qu’analyse notamment Edgar Morin, pourtant non suspect de dérive religieuse !

“Si les gens enracinaient dans leur conscience de façon permanente l’idée de la  terre-patrie, c’est-à-dire le fait que nous sommes tous les enfants de cette Terre, avec une identité fondamentalement commune à travers toute la diversité des individus et des cultures qu’il faut absolument sauvegarder, alors cette conscience-là deviendrait un facteur de progrès considérable.”
(Edgar Morin)

Toutefois, pour en revenir à l’Education nouvelle en France, un doute m’apparaît qui me permet de nuancer mon propos. Silence ne veut pas dire absence. Mais peut-être seulement prudence. La place importante qu’y a prise le secteur poésie (Michel Ducom en faisant foi (!) n’est-il pas une fenêtre ouverte sur cette dimension d’intériorité, tout autant d’ailleurs que sur la dimension écologique ? L’émergence de ce secteur en tout cas une brèche dans la toute puissance de la rationalité destructrice, dans la suprématie de la pensée abstraite sur la vie et l’émotion, de la tête sur le coeur. Et j’y vois aussi un contre-poison au modernisme qui écrase sur son passage les traditions des peuples premiers, qui met en péril la “biodiversité” des cultures et des langues, dont certaines des plus fragiles disparaissent chaque jour, les savoirs ancestraux et l’agriculture paysanne à échelle humaine, toutes les conquêtes sociales ancrées dans la fraternité et la solidarité au profit d’une course au rendement , au “toujours plus”, “toujours plus vite, “toujours plus loin, ou plus haut”, réduisant l’homme, l’animal et la nature à des rouages dont on peut profiter pour se faire de l’argent.

La poésie, je la vois comme une ouverture sur la relation fraternelle avec le monde vivant.

Il me semble pouvoir avancer qu’aux yeux de plusieurs traditions mystiques (hors religions instituées), le sentiment d’unité avec la nature et la dimension spirituelle sont liés. Bouddhisme, soufisme, animisme, traditions amérindiennes et aborigènes… associent dans un même mouvement de l’esprit et de l’âme, l’union avec la nature, la “création, Gaïa la Terre, Pachamama… et une approche non matérialiste de la réalité et de la vie.

Les solutions de la crise multiforme – environnementale, sociale, financière, économique, culturelle – “crise de civilisation” ne sont-elles pas à trouver aussi dans l’approfondissement d’un paradigme affirmant la primauté de l’Unité : si nous faisons tous partie d’un même monde, d’un même “être” vivant, ce que je fais à mon voisin, je me le fait à moi-même, si je blesse la terre, je me blesse moi-même, si j’envenime un conflit, j’accrois ma tension intérieure…

Réciproquement, mes gestes de paix me pacifient, mes gestes de guérison vis-à-vis de la terre, me guérissent aussi.
José Gualinga, indien ketchua de Sarayaku, dit :

“vous croyez que la terre vous appartient, nous disons que nous appartenons à la terre. Si les firmes pétrolières commencent à exploiter le pétrole de notre sous-sol, c’est une blessure que je ressens dans mon propre corps. J’en serai malade et mon peuple n’y survivra pas, et ce n’est pas seulement à cause de  la pollution catastrophique qu’ils laisseront derrière eux.”

Il faudra revenir sur le livre de Bernard Legros, d’autant plus qu’il y a des mises au point à faire notamment à propos de sa vision des “théories critiquables de “co-construction du savoir par les enseignants et les élèves” en vogue aujourd’hui dans certains milieux” !

Mais aussi et surtout pour confronter son point de vue “matérialiste” à tout ce que je viens d’évoquer plus haut. Je cite encore :

“Changer de paradigme philosophique. (p. 121)
Une mise au point s’impose. Que l’on appelle cela changement de paradigme, rupture épistémologique ou profonde mutation culturelle, nous ne sommes évidemment pas seuls à l’attendre ou à la désirer ; les prophètes de la mouvance New Age et les dévots de la Singularité technologique, entre autres, utilisent aussi cette terminologie. Contrairement à eux, notre démarche s’appuie sur l’usage de la raison et proscrit les spéculations métaphysiques (mais pas la métaphysique elle-même). S’il nous arrive de critiquer le cartésianisme, ce n’est pas pour le remplacer par le spiritualisme, mais pour établir ce droit d’inventaire sur les significations imaginaires dont nous parlons plus haut. Une fois de plus les mots sont piégés…”

Voilà de quoi affiner les concepts et “dépiéger” les mots…

Pour en terminer avec une note on ne peut plus convergente et consensuelle, voici une dernière citation des mêmes auteurs :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.